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"Il faut être moteur, ne rien attendre mais faire. Sinon ça ne sert à rien."

Françoise Pétrovitch, une artiste qui traverse le temps et les modes.

Sans avoir jamais renié son identité artistique, picturale et graphique, et depuis quelques années, sculpturale, Françoise Pétrovitch fait partie de ces artistes qui traversent le temps et les modes. Rencontre avec une boulimique de travail qui n’était pourtant « pas pressée ».

AVEZ-VOUS REÇU UN ENSEIGNEMENT PARTICULIÈREMENT MARQUANT PENDANT CES ANNÉES D’ÉTUDES ?

Paradoxalement, ce ne sont pas les arts appliqués qui m’ont le plus structurée, mais plutôt l’histoire de l’art, l’enseignement des fondamentaux en art. C’est ce qui a «socle» beaucoup de choses. Et évidemment la pratique du dessin, l’importance de la plasticité. J’avais un enseignant artiste qui s’appelait Guy- Rachel Grataloup, plutôt mystique/art sacré, même si je ne sais pas comment le décrire. Il travaillait essentiellement des monochromes, sans formes. C’était une pensée spirituelle de la peinture, un peu radicale et assez hermétique. Mais ce qui m’intéressait, c’est qu’il mettait très haut la question de la peinture.Peindre des choses figuratives n’était pas forcément bien reçu par lui, mais ça ne m’a jamais empêchée de faire ce dont j’avais envie.

■ VOUS N’AVEZ PAS BASCULÉ DU CÔTÉ MYSTIQUE DE LA FORCE SOUS SON INFLUENCE ?

Non, pas du tout. Les choses étaient déjà claires dans ma tête. Finalement, il est intéressant de recevoir un enseignement qui n’est pas proche de ce que vous êtes. Avec le recul, je pense que cela m’a beaucoup servie. Son cours, je ne l’avais pas choisi, comme on peut le faire aux Beaux- Arts lorsqu’on choisit tel ou tel atelier, mais ça m’a permis de me structurer «contre». Comme dans une relation adolescent-parent. C’est structurant d’avoir des idées à opposer et, de ce fait, à proposer.

AVEZ-VOUS TOUT DE SUITE TROUVÉ VOS MÉDIUMS DE PRÉDILECTION AVEC LA PEINTURE ET LE DESSIN ? OU AVEZ-VOUS ESSAYÉ D’EXPÉRIMENTER D’AUTRES MOYENS D’EXPRESSION ?

Pendant très longtemps, j’ai essentiellement pratiqué la peinture et le dessin. Le volume est arrivé à l’âge de 35 ans. J’ai également pratiqué la gravure (je suivais une option gravure pendant mon brevet technique puis j’ai passé mon agrégation d’arts plastiques dans cette discipline).

AU SORTIR DE VOTRE FORMATION, COMMENT S’EST PASSÉE LA TRANSITION DANS LA VIE ACTIVE ?

Je suis devenue professeur en arts appliqués. Dès 1988, je gagnais ma vie ainsi. Je le suis toujours, j’enseigne à l’école Estienne, parce que j’aime l’idée de la transmission et d’être dans un rapport «social». Et je passais le reste de mon temps à être en recherche, en création, mais sans montrer mon travail.

Je viens d’un milieu assez populaire et ma mère m’avait dit: «Fais prof, parce qu’au moins tu auras un métier!» et j’ai toujours écouté ma mère (rires). Ça m’a permis d’avoir une liberté par rapport à mon travail plastique. Je n’étais pas pressée.

■ COMMENT S’EST ALORS PASSÉE VOTRE ENTRÉE DANS CE MILIEU ?

Ne pas avoir fait les Beaux-Arts m’a certainement fait perdre beaucoup de temps pour m’inscrire dans le réseau ou dans le milieu. Je ne connaissais personne. En réalité, ça n’est pas qu’on est exclu quand on ne fait pas les Beaux- Arts, c’est qu’on ne sait pas comment cela fonctionne. Je n’avais pas de tuteur, ni d’artistes de mon âge à côté de moi. Il n’y avait pas beaucoup de résidences ou de bourses, comme aujourd’hui. Tout cela n’était pas très développé.

La deuxième difficulté – et je ne suis pas sûre que ça ait beaucoup changé –, c’était mon origine savoyarde. Je venais d’un territoire essentiellement tourné vers la nature et le sport. Il n’y avait pas de grandes villes, pas de Beaux-Arts dans mon département, ni de centres d’art. Uniquement le musée des Beaux- Arts de Chambéry. J’étais assez isolée.

La culture est essentiellement passée par les livres. La peinture, je la vivais à travers les livres. Puis j’ai enseigné à Paris, je visitais beaucoup d’expositions, de galeries, de foires... J’aimais assez la programmation de la galerie Polaris. Je suis tout simplement allée le voir.J’ai montré des dessins sur des cahiers d’écolier que je faisais à cette période. Assez rapidement, il m’a proposé de travailler avec lui.

■ IL EST ASSEZ RARE DE « DÉMARCHER » DIRECTEMENT UN GALERISTE AUJOURD’HUI !

Comment pouvait-on faire? Il n’y avait pas Internet, et je ne savais même pas ce qu’il fallait faire. Je suis rentrée dans la galerie, j’ai dit: «Bonjour, voilà mon travail», et ça a intéressé Bernard Utudjian ! Je connaissais bien sa programmation. Je ne suis pas allée voir cinquante galeries. Seulement lui. Ça n’a pas de sens de taper à la porte de tout le monde. Il y a une ligne. C’est comme un éditeur pour l’écriture.

■ VOUS ÉVOQUIEZ LES PUBLICATIONS QUE VOUS AVEZ RÉALISÉES TRÈS TÔT.

EST-CE QUELQUE CHOSE DE FACILE À ÉDITER ?

C’est facile, parce que ça relève tellement d’une microéconomie. Tu sais d’emblée que tu ne vas pas vraiment le vendre, mais tu n’engages pas beaucoup d’argent à le faire. Pour fabriquer un livre, c’est plutôt de l’énergie et de la pensée, et une équipe. Pour moi, ça a toujours étééun prolongement naturel du travail plastique.

■LA GALERIE EST-ELLE UN AVANTAGE POUR FINANCER CES OUVRAGES ?

Pas vraiment. Ça n’intéresse pas forcément une galerie. Benoît Porcher de la galerie Sémiose, qui me représente aujourd’hui et avec qui je publie des ouvrages depuis très longtemps, fait partie des exceptions qui confirment la règle, puisque lui est passionné par le livre et qu’il est éditeur. Il a été mon étudiant à l’école Estienne. On pense, on s’implique dans le livre ensemble.

■ QUAND AVEZ-VOUS INTÉGRÉ LA GALERIE SÉMIOSE ?

Il y a cinq ans. Galeriste, c’est un métier très difficile. Ce sont eux qui reçoivent au quotidien toutes nos angoisses. Ils sont les intermédiaires des grands collectionneurs et des amateurs. D’ailleurs, on peut être un «petit» collectionneur et avoir une très belle collection. De même qu’on peut être un artiste avec un moindre rayonnement mais un superbe travail. On le sait, mais il faut se le dire pour que ça continue à exister.

■ VOUS VOUS RETROUVEZ DANS UNE JEUNE GALERIE, DYNAMIQUE. TOUS LES TRENTENAIRES ET LES QUADRAS QUI M’ENTOURENT CONNAISSENT ET APPRÉCIENT VOTRE TRAVAIL. COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS QU’IL TRAVERSE FINALEMENT DIFFÉRENTES GÉNÉRATIONS COMME ÇA ?

Il y a des gens de quatre-vingts ans qui me collectionnent. Et en même temps, des gens tout jeunes qui achètent leur premier dessin. Mon travail intéresse souvent des amateurs et des collectionneurs d’art ancien et moderne. On dit que mon travail est populaire, dans le bon sens du terme. Je crois qu’il est «classique». Je ne sais pas si c’est le bon mot...

■ LES COLLECTIONNEURS VOUS DISENT-ILS POURQUOI ILS AIMENT VOTRE TRAVAIL ?

Non, il y a beaucoup de pudeur. Et je ne cherche pas à savoir. Ça leur appartient en propre. Et quand je me détache d’une chose, je m’en détache vraiment. C’est assez simple pour moi. Ce qui compte, ce sont les prochains projets. La nécessité, c’est le travail, c’est de faire.

■ IL Y A DES RÉSONANCES ENTRE VOTRE STYLE ET CELUI DE JEUNES ILLUSTRATEURS / GRAPHISTES FRAÎCHEMENT SORTIS DES ARTS DÉCORATIFS DE STRASBOURG PAR EXEMPLE, DANS LES CONTRASTES DE COULEURS, L’ABSTRACTION DES DÉCORS...

Je ne sais pas. C’est drôle, parce que mes premiers dessins remontent à 1992-1994 quand même! Le temps est une notion très importante par rapport à l’art, une des plus fascinantes. On est artiste parce qu’on a envie de traces, d’avoir une existence à côté de soi.

■ QUELLE ÉVOLUTION AVEZ- VOUS CONNUE EN TERMES DE CONDITIONS DE TRAVAIL, DE VOS DÉBUTS À AUJOURD’HUI ?

Depuis quelques années, j’ai un bel atelier, très éclairé et silencieux en banlieue (Paris était beaucoup trop cher). Je n’en avais jamais eu avant. J’ai connu plusieurs cas de figure : j’ai travaillé dans des ateliers collectifs, dans la chambre d’un tout petit appartement... Aujourd’hui, je me suis embourgeoisée (rires) !

■ VOUS A-T-IL PERMIS D’EXPÉRIMENTER D’AUTRES FORMES ?

Oui. Avant, je tournais autour des dessins, et ne les voyais qu’au sol avant de les ranger. Là, je peux travailler des très grands formats et vivre un peu avec, les avoir en regard.

QUELLE EST LA FRÉQUENCE DE VOTRE TRAVAIL ? ET QUELLE EST LA PROPORTION D’ŒUVRES QUE VOUS METTEZ À DISPOSITION DE LA GALERIE PAR RAPPORT À CELLE QUE VOUS GARDEZ ?

Je travaille beaucoup. Je ne suis pas en économie de travail, ni en rétention, ni en prudence. Je garde toujours un ou deux éléments d’une série, notamment le premier dessin, qui n’est pas forcément le meilleur, mais cela correspond au moment où il s’est passé quelque chose. Là où se sont décidées des choses. Comme un souvenir qui se réanime sur la création en regardant ce dessin. Et puis, je garde les choses où il y a trop de sensibilité, qui sont plus frisantes, plus fragiles.

■ POURQUOI ET QUAND VOUS ÊTES-VOUS MISE À LA CÉRAMIQUE ?

Il y a quinze ans, je réalisais des grands dessins avec des encres irisées, qui produisaient des moirages. Et j’ai retrouvé cette brillance et cette qualité de moirage dans l’émail en visitant le musée de Sèvres, notamment avec une sculpture d’un saint Sébastien. Puis, j’ai aussi suivi un cours de modelage d’une amie, en amateur. J’ai donc appris la céramique dans un cours pour «dames» comme on dit (rires) !

■ QUAND ON CHANGE DE MÉDIUM, DE CAP ESTHÉTIQUE, LA GALERIE SUIT-ELLE ?

À fond ! En même temps, je ne demande pas tellement l’autorisation. J’expérimente d’abord, et les galeries et les gens suivront.

■ ET LES COLLECTIONNEURS ?

Pas tout de suite. Cela prend beaucoup de temps. On s’est rendu compte qu’il fallait bien cinq ans pour que l’œil s’habitue, pour que l’on se dise que ce médium n’est pas une tocade, que cela fait sens par rapport au reste du travail. Là, je travaille le bronze depuis trois ans. On investit beaucoup de temps et d’argent. Il n’y aura pas de retour de suite, mais ça n’est pas grave, je sais que ça arrivera.

■ REMPORTER LE PRIX MAIF POUR LA SCULPTURE EN 2010 A-T-IL JUSTEMENT LÉGITIMÉ CE CHANGEMENT DE CAP ?

Le prix m’a surtout aidée à connaître davantage le métier de fondeur, et les possibilités du bronze artistiquement.

■ VOTRE PROCHAIN PROJET – UNE SCULPTURE EN BRONZE – SERA INSTALLÉ DANS LES JARDINS DU LOUVRE-LENS. DE QUOI S’AGIT-IL EXACTEMENT ?

J’ai été sollicitée pour une commande Nouveaux commanditaires - Fondation de France, en collaboration avec Art- connexion (Lille). C’est un projet initié par ATD Quart monde et d’autres asso- ciations à Louvain et Lens, autour de la réalisation d’une œuvre qui incarne leur combat contre la misère. Ils avaient envie de commander une sculpture et de l’installer dans le jardin du Louvre-Lens. La nouvelle directrice du musée, Marie Lavandier, tient à interpeller le public de proximité et a été partie prenante du projet. Cela nous a permis d’avancer plus vite. Je suis en train de réaliser le modelage de la pièce. Elle va ensuite être réalisée en bronze, et sera installée le 17 octobre 2018. À cette occasion, une exposition de mon travail sera présentée dans le Pavillon de verre de ce musée que j’adore.

VOS TRAVAUX ONT INTÉGRÉ LES COLLECTIONS DES INSTITUTIONS, LE CENTRE POMPIDOU, LE MAC VAL, QUELQUES FRAC, ETC. QUELLE EST L’ACQUISITION LA PLUS MARQUANTE ?

Toutes ! Mais je dirais que le Mac Val a acquis des œuvres avec régularité, ce qui fait vraiment sens. J’ai le sentiment qu’ils construisent une collection avec des achats qui se nourrissent, avec des changements de médiums pour compléter le travail. Alexia Fabre et son équipe font un travail remarquable.

VOUS ENSEIGNEZ LA GRAVURE ET L’EXPRESSION PLASTIQUE À L’ÉCOLE ESTIENNE. QUELS CONSEILS RÉCURRENTS DONNEZ-VOUS À VOS ÉTUDIANTS ?

Je leur dis d’insister pour faire ce qu’ils ont envie de faire. C’est un peu banal mais ça peut aider. Et je leur dis d’avoir confiance, de proposer, d’être moteur, de ne rien attendre, mais de le faire. Si- non ça ne vient jamais tout seul. Je leur dis de beaucoup travailler. D’être dans une relation fine à l’écriture, au texte. D’aller au Louvre, de regarder le travail des autres tranquillement (on est un peu en dehors des réseaux dans mon école, un peu en retrait, donc on essaie de ne pas mettre en avant l’ego et d’observer les autres), surtout la peinture ancienne. De vivre une histoire de l’art sans limites culturelles et temporelles.

Propos recueillis par Alexandrine Dhainaut

Courtesy Semiose galerie, Paris. Photo : A. Mole.

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