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"IL NE FAUT PAS TROP SE DEMANDER SI ON VA RÉUSSIR, IL FAUT Y ALLER ET SUIVRE LES RENCONTRES"

JOANA HADJITHOMAS & KHALIL JOREIGE

Le duo d’artistes libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige a débuté dans le difficile contexte des guerres civiles libanaises à la fin des années 1980. Au gré des idées et des rencontres, ils ont construit un parcours atypique, autodidacte, qui les a menés des arts plastiques au cinéma.

Extrait

Dans les articles de presse que j’ai lus pour préparer cet entretien, j’ai souvent retrouvé les termes « autodidactes », « arrivés au documentaire et aux arts plastiques par nécessité ». Pourriez-vous expliquer cette entrée en matière récurrente lorsqu’on vous présente ?

Joana Hadjithomas – Je pense que c’est lié à plusieurs choses. D’abord, parce que Khalil et moi n’avons pas fait d’école d’art ou de cinéma. Nous n’avons pas suivi de cursus « normal » où l’on se projette en tant qu’artiste. On a fait les choses très différemment. Les gens disent que nous sommes donc autodidactes, même si on ne sait pas ce que ça veut dire ! Et ensuite, « par nécessité », parce que nous avons commencé à travailler pendant les deux dernières années des guerres civiles libanaises. Nous étions très jeunes tous les deux, nous avions à peine 18 ans, et nous avons ressenti le besoin de photographier tout ce qui se passait autour de nous.

Comment l’Institut du Monde Arabe avait pris connaissance de votre travail ?

À l’époque, notre vision était d’abord politique et nous voulions à tout prix que cette exposition soit montrée à l’Institut du monde arabe. Nous avons présenté cette idée à une personne de l’IMA à qui nous avions montré nos images, et ça s’est passé comme ça. Simplement. Nous ne connaissions personne mais étions très déterminés et passionnés, animés par l’urgence.

Le manque de formation vous a-t-il évité le formatage – donc le format –, ce qui peut expliquer que vous touchiez à tous les médiums ?

Oui, d’une certaine façon, sûrement. Ça nous a donné une forme de liberté. On ne s’interdisait rien, parce qu’on s’est formés nous-mêmes. Khalil et moi, on s’est lancés, on se lance toujours. Surtout à l’époque, on n’avait pas peur du résultat. Je le dis souvent à mes étudiants, il y a une pression très forte en général sur ce qu’ils vont faire, l’attente que cela suscite. Nous, on n’était pas vraiment attendus ! On s’accordait cette liberté de façon un peu inconsciente, pas forcément frondeuse.

Quand on ne fait pas d’école d’art ou de cinéma, on se pose pendant longtemps la question de la légitimité. Et puis tout d’un coup, vous vous appropriez quelque chose qui n’est pas à vous. Parce qu’on est tous habitués à suivre des chemins un peu balisés. Et comme nous ne les avons pas suivis, et qu’en plus, on travaillait à deux, on était très atypiques, d’une certaine façon, et ça nous a posé pas mal de problèmes : des périodes de doutes, de remises en question personnelles.

Comme n’importe quel travailleur indépendant, avez-vous connu des temps de disette financière ?

Ça a été très compliqué au début. Nous vivions essentiellement à Beyrouth et quand nous avons commencé, il n’y avait pas beaucoup d’art contemporain, pas de galeries d’art qui s’intéressaient aux pratiques photographiques et aux installions telles qu’on les concevait, très peu de lieux, et très peu d’intérêt. Pendant au moins une dizaine d’années, ça n’était pas seulement difficile financièrement – il a fallu faire plein de petits boulots, donner des cours, etc. –, mais surtout notre entourage ne prenait pas au sérieux ce que nous faisions. On s’est accrochés

Quand avez-vous intégré la galerie In Situ - Fabienne Leclerc ? Et qu’est-ce qui a changé pour vous une fois rentrés chez elle ?

En 2006. Nous avions été invités par une commissaire d’exposition, Hélène Chouteau, à participer à l’exposition « Ah, les belles images ! » à Clermont Ferrand avec Walid Raad et Renaud Auguste-Dormeuil. Cette exposition était formidable dans la façon dont Hélène tissait une conversation entre nous trois, des artistes qu’elle connaissait bien et qu’elle avait beaucoup encouragés. Et des artistes qui sont aussi des amis, qui partageaient beaucoup de choses au niveau de leur pratique. Fabienne Leclerc est venue voir l’exposition. Elle a invité Hélène à la montrer dans sa galerie à Paris et voilà… C’est comme ça que s’est faite notre rencontre.

Être en galerie, c’est être moins seul pour échanger ses idées. Comme lorsque vous faites un film, vous avez un producteur et vous ne faites pas tout vous-même. C’est avant tout un regard – le premier d’ailleurs –, sur vos recherches, et pas seulement une machine à vendre. Quand vous êtes dans un rapport intéressant avec votre galeriste, vous parlez beaucoup des formes. Je pense qu’il faut surtout travailler à la rencontre. Avec Khalil, nous n’avons jamais fonctionné autrement, nous n’avons jamais démarché. Il vaut mieux apprécier humainement le ou la galeriste avec qui vous vous liez. Sinon, à mon sens, c’est invivable !

Le Prix Marcel-Duchamp, était-ce le Saint-Graal ?

Les prix, c’est bien, évidemment. Mais ce n’est pas ce qui motive profondément une recherche. Comme au cinéma, on ne fait pas un film pour un festival. Ça n’est pas parce qu’on ne vous reconnaît pas que vous allez cesser de travailler, de chercher ou d’être artiste. Mais avoir une forme de reconnaissance par des gens que vous estimez, c’est assez agréable. Nous avons été très heureux avec Khalil. Le prix Marcel-Duchamp a pris beaucoup d’importance, c’est LE prix d’art en France. Cela nous a beaucoup stimulés et cela a accéléré une recherche que nous avions déjà entamée, mais qui avait besoin de techniques et de collaborations un peu coûteuses.

Ça vous donne également une visibilité. Il était très important pour nous de montrer l’œuvre au Centre Pompidou, de la partager. C’est pour ça qu’on fait les choses. On va d’ailleurs continuer à montrer Unconformities [titre de l’exposition du prix Marcel-Duchamp, NDLR], dans les pays que nous avons explorés, à Athènes et à Beyrouth. Exposer au musée de l’Acropole est un projet très émouvant. C’est aussi une chose extrêmement inspirante de pouvoir travailler avec des personnes d’autres disciplines, des archéologues, des géologues... On aimerait continuer cette recherche et écrire autour de ça. Et puis, nous allons revenir un peu au cinéma. On prépare un nouveau film de fiction que nous allons tourner, on l’espère, en octobre.

Courtesy Onassis Cultural Center. © Paris Tavitian

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