Return to site

MON 1ER DÉBAT EN TANT QUE CRITIQUE D'ART.

 

Marc Lenot, critique d’art, fondateur du blog Lunettes rouges

Extrait de l'article de Novembre 2018.

Il me semble intéressant d’évoquer le premier débat auquel j’ai été invité en tant que critique d’art, car il soulève des questions sur ce qu’est la critique et comment l’on se positionne en tant que critique. Il s’agissait d’un colloque organisé en 2010 par la Maison Rouge, sur l’invitation du collectionneur Jean Mairet, qui réunissait Catherine Millet (Art Press ; modératrice et intervenante), Richard Leydier (Art Press), Philippe Dagen (Le Monde ; directeur de l’école doctorale histoire de l’art de l’université Paris 1, à laquelle j’étais alors inscrit comme doctorant), Jean de Loisy, Hector Obalk (historiens d’art) et moi. Mon blog avait alors 5 ans (le 1er billet date du 29 mars 2005) et, lors de ce débat, j’ai été confronté, de la part de Catherine Millet et Philippe Dagen, à une attitude que j’ai considérée comme plutôt méprisante. Ce dernier, en tant qu’historien d’art, parlait en position d’autorité de manière très condescendante, me recadrant avec des phrases telles que : « moi qui suis historien, je suis étonné par ce que vous dites... » ou « un point d’histoire : permettez-moi de vous rappeler que... ». Catherine Millet, elle, tenait un discours d’exclusion, « in et out » : autrement dit, « moi je suis in, disait-elle, et vous, vous ne l’êtes pas », faisant allusion à « l’inculture crasse des prétendus critiques ». « Vos billets sont très courts », « votre vision de la beauté dans l’art me fait penser à un ado qui colle un poster de Warhol au mur de sa chambre », ou « vous devez fréquenter des artistes qui ont des pratiques traditionnelles », m’a-t-elle lancé, sous-entendant que je ne côtoyais pas « de vrais artistes, comme les conceptuels ».

Au-delà du fait que mon blog n’était pas reconnu par ces gens-là (quand bien même il était l’un des plus lus à l’époque, avec environ 3 000 lecteurs par jour), je me suis demandé, une fois le choc absorbé, ce qu’ils avaient contre moi.

Je pense rétrospectivement qu’ils avaient peur des nouveaux médias en tant que moyens permettant à des gens qui ne sont pas reconnus de prendre la parole. Quelqu’un qui n’appartient pas au sérail, qui n’a pas été approuvé par ce cercle de l’écrit, peut en toute autonomie prendre la parole en écrivant un blog. C’est plus ou moins consciemment perçu comme quelque chose de menaçant. Cette liberté les effraie. Quand vous écrivez dans un journal, vous êtes contraint par le nombre de signes, soumis aux règles éditoriales, voire publicitaires du média. De plus, vous êtes le plus souvent contraint de ne pas dire du mal des autres, ou rarement. Catherine Millet dit que puisque l’extrême-droite critique l’art contemporain, écrire des critiques négatives est dangereux, il faut être militant et solidaire.

Quand, dans un blog, vous n’avez pas de contrainte de longueur ou de sujet, ni d’impératif financier, cela ouvre un espace de liberté auquel les critiques traditionnels n’ont pas accès. Jusque dans les années 1960-1970, la critique d’art a été un univers d’opinions, souvent très tranchées. Ainsi Baudelaire, Fénéon (et un peu plus tard Lamarche-Vadel), entre autres, donnaient leur opinion, s’engageaient, écrivaient ce qu’ils pensaient, parfois rudement. Puis la critique d’art est devenue instructive, pédagogique, l’exposition d’une pensée en lien avec des théories. Ce qui n’est pas une mauvaise chose. Mais bien souvent, elle s’est châtrée en faisant cela et a cessé d’émettre des opinions. C’est le cas aujourd’hui de la très grande majorité des critiques d’art, avec de rares exceptions comme Maxence Alcalde, Élisabeth Lebovici ou Christian Gattinoni.

Moi, je n’ai pas peur de dire « j’aime » et pourquoi j’aime, ou pas, en essayant d’étayer cela avec un raisonnement, un lien avec l’histoire, et en ne craignant pas d’émettre aussi des critiques négatives. Ce que font constamment les critiques de livres, de cinéma, ou même d’opéras dans les grands journaux, mais pas ceux d’art ! Je ne suis pas l’arbitre du beau mais je donne mon opinion et je n’ai pas peur de dire « c’est beau ». Art press n’utilise jamais le mot « beau », Dagen non plus. Eux sont les arbitres du correct : « voilà ce qui est bien » ou, au mieux, dit Catherine Millet, « ceci mérite d’être regardé ». Je m’élève contre ça. Dans ce débat, j’ai beaucoup apprécié l’ouverture et l’impertinence d’Hector Obalk, qui n’hésite pas, lui non plus, à donner son opinion personnelle et à dire « c’est beau ! ». La gêne qu’Obalk et moi avons suscitée chez ces gens m’a conforté dans l’idée que je devais continuer à les gêner, donc à écrire comme je le faisais.

Pour retrouver le débat évoqué :

www.dailymotion.com/video/xfpt1c

All Posts
×

Almost done…

We just sent you an email. Please click the link in the email to confirm your subscription!

OKSubscriptions powered by Strikingly